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Trop ou pas assez de mémoire ?

Les tribulations de la mémoire

De Platon à Hitler : ressusciter, détruire le souvenir ?

lundi 10 novembre 2008, par Picospin

Faisons en sorte que la mémoire collective serve à la libération et non à l’asservissement des hommes. Ce sont toutes ces questions qui sont posées à la nation au moment où elle s’apprête à célébrer le 90è anniversaire de la victoire de la Grande Guerre au moment où un historien de renom affirme que « les commémorations publiques et nationales sont trop nombreuses et que « Il n’est pas admissible que la nation cède aux intérêts communautaristes et que l’on multiplie les journées de repentance pour satisfaire un groupe de victimes, car ce serait affaiblir la conscience nationale, susciter d’autres demandes et diluer la portée de commémorations. »

Conserver ou effacer ?

La question de la conservation et de l’effacement du souvenir et plus spécialement de l’effacement de la mémoire a pris une importance exceptionnelle dès les débuts malheureux du 20è siècle et même bien avant en raison de la volonté parfaitement affichée des conquérants, des bourreaux liés par un pacte sacré et définitif pour anéantir les autres, ceux qui ont été conquis, qui avaient laissé des traces de leur vécu, de leur culture et de leur civilisation. Ces souvenirs avaient une fonction obsédante auprès des survivants mais surtout des témoins encore vivants de l’anéantissement auquel ils ont assisté. C’est au point que les visiteurs actuels de la Pologne y ont remarqué la réaction d’une partie de la jeunesse de ce pays qui, privée de l’ancienne cohabitation avec les juifs de leurs parents, ont senti le besoin de les remplacer dans les restaurants kascher ou dans la musique klezmer. L’empereur aztèque Itzcoatl au début du 15è siècle avait ordonné la destruction de toutes les stèles et de tous les livres pour recomposer la tradition selon sa propre version. Les conquistadores espagnols espagnols, un siècle plus tard, s’employèrent de leur côté à effacer en y mettant le feu toutes les traces témoignant de l’ancienne grandeur des vaincus. A l’époque contemporaine, comme la conquête de la terre et des hommes passe par celle de la communication et et de l’information, les tyrannies du 20è siècle ont systématisé leur mainmise sur la mémoire et l’ont contrôlé en fouillant dans les recoins les plus secrets, ce qui leur a permis le plus souvent d’éliminer avec un certain succès les traces du passé. C’est ainsi que l’histoire du 3è Reich allemand est une guerre victorieuse contre la mémoire, comme l’a écrit Primo Levi. Les traces du passé ont été effacées, maquillées ou transformées. On déterre les cadavres pour les brûler puis disperser leurs cendres. On cache sous les dalles de béton les morts par balles, ces juifs d’Ukraine que les Nazis ont obligé de creuser eux-mêmes leurs propres fosses avant de les y précipiter.

Négationnisme

Pire, la nécessaire occultation d’actions jugées essentielles, conduit à des positions paradoxales comme celles concernant la solution finale selon Himmler qui ne craint pas de clamer que c’est une page glorieuse de l’histoire allemande qui n’a jamais été écrite et ne le sera jamais. La forme extrême de cet oubli forcé imputable à la destruction de tout objet témoignant du passé est bien le négationnisme, attitude, discours, parole, écrit qui efface l’histoire, le souvenir et s’emploie à détruire la mémoire. C’est le cas du révisionnisme et du négationnisme qui sévissent toujours dans certaines idéologies pour empoisonner l’intégrité de la mémoire transmise directement par les rares survivants, les victimes ayant échappé à l’holocauste et quelques bourreaux soumis à des procès bien après les évènements dont ils ont été les témoins ou les acteurs. Alors que le révisionnisme est en histoire une méthode nécessaire (il faut toujours, pour les améliorer et les enrichir, réviser les analyses des historiens antérieurs), le négationnisme nie des faits avérés. Les chambres à gaz, disent les négationnistes, n’ont pas existé, ou si peu qu’elles ne sont qu’un détail de la deuxième guerre mondiale. Ils tirent argument de certaines affirmations trop rapides. Il est vrai que les camps de concentration n’étaient pas tous équipés de chambres à gaz ; que la chambre à gaz d’Auschwitz, que les SS avaient dynamitée, a été reconstruite par les Soviétiques ; qu’un livre comme Treblinka, relève moins de l’histoire ni du témoignage que d’une « forme d’appel à la consommation et au sadisme. Tous ces faits sont mobilisés pour étayer une thèse fausse, la négation du génocide commis par les nazis. Il ne faut pas en effet compter sur un négationniste pour soupeser les arguments pro et contra : son instruction, unilatérale, est étanche aux travaux des historiens les plus rigoureux qu’il s’acharne à contredire. Dans les motivations des négationnistes certains recherchent la notoriété que procure une position « originale », d’apparence héroïque, d’autres sont des antisémites qui veulent voir dans cette affaire une escroquerie montée par les juifs pour soutirer de l’argent aux Allemands, d’autres sont des nazis convaincus, soucieux de restaurer l’image de leur doctrine, d’autres encore, ne parvenant pas à concevoir la réalité d’un tel crime, préfèrent la nier.

Documentation

Certains d’entre eux ont même une bonne plume et ont recours aux archives, citations, bibliographie, index et notes pour construire un argumentaire capable de présenter les signes extérieurs du sérieux. Leur argumentation est d’autant plus agile qu’il ne se soucient aucunement de l’accord entre leur propos et les faits. La série de portraits tracée par Valérie Igounet permet de suivre la trajectoire des négationnistes les plus marquants comme Maurice Bardèche, Paul Rassinier, ancien déporté lui-même qui atteste de l’absence dans son camp de chambres à gaz, Robert Faurisson ou Henri Roques. Le souvenir s’exprime de façon brutale, explosive, discontinue car cet attribut souligne le caractère inattendu, brutal, comme celui d’une déflagration surgie de nulle part à partir du souvenir qui ne se raccroche que rarement de façon harmonieuse au passé. Les discontinuités de la durée vécue interdisent de retrouver ce que l’on avait quitté ou de reprendre les choses là où on les avait laissés. Pour retrouver la continuité, ne faut-il pas faire appel à une instrumentation chimique comme celle souvent utilisée dans les récits romanesques ou mythiques.

Philtre d’amour

C’est le philtre d’amour de Tristan et Yseult, l’ivresse de Maitre Puntila et son valet Matti de Bertold Brecht, sinon d’un personnage de Charlie Chaplin, homme riche et ivre qui, dessoulé, devient dur et cassant, capable de jeter le SDF dans la rue alors que saoul, il montre sa générosité, sa sympathie sinon son amitié envers le pauvre. Le mythe d’Er dans la République de Platon évoque les réincarnations successives d’une même âme, d’une métempsychose grâce à laquelle Platon place le retour moins sous le signe de l’hérédité que sous celui du libre choix des âmes. Ici l’être, qui est un, n’échappe à la répétition que par l’oubli. Au bout du voyage aux Enfers, la vie choisie par chacun n’était pas si nouvelle d’autant plus que Er, pitoyable, ridicule et étrange, voyait le âmes effectuer leur choix en fonction des habitudes de la vie précédente. C’est qu’en effet, malgré le changement d’enveloppe corporelle et l’oubli, les âmes qui doivent boire l’eau du Léthé avant de revenir sur terre perdent la mémoire de leur vie antérieure ce qui aboutit à la répétition indéfinie à l’identique de toutes les vies.

Questionnement éthique :

1. Que peut-on faire devant des tentatives répétées de destruction de la mémoire ?

2. Est-ce que la vie dans le souvenir constant des épisodes du passé risque de la figer au lieu de la pousser vers le futur qui engendre espoir, invention et création ?

3. Est-ce qu’une mémoire déchirée ne risque pas de déconstruire l’individu dont elle peut représenter le squelette.

4. Est-ce que l’hypermnésie (trop de mémoire) risque de porter atteinte à la créativité en raison d’une invasion de la pensée qui peut bloquer toute velléité d’invention ?